Deux lettres jamais écrites Paris-Venise 1797

Chantal Talagrand Major

Chantal Talagrand Major, vénitienne d’adoption, est une psychanaliste et écrivaine françoise

Restif de la Bretonne et Casanova ne se sont jamais écrits. Mais ils auraient pu ! Ces lettres imaginées entre ces deux prodiges de l’écriture du siècle des lumières se veulent un témoignage de l’éphémère et délicate beauté de cette langue qu’on parlait alors tant à Venise qu’à Paris. Restif de la Bretonne e Casanova non si sono mai scritti. Ma avreb- bero potuto! Queste lettere inventate fra questi due prodigi della scrittura del secolo dei lumi vanno interpretate come testimonianza dell’effimera e delicata bellezza di quella lin- gua che si parlava allora, tanto a Venezia quanto a Parigi.

 

Mon cher 

Chevalier de Seingalt,

 

Vous ne m’en voudrez pas trop, du moins suis-je en droit d’oser l’espérer, si je vous écris que votre dernière lettre m’a piqué au vif !

¶ Que pensez-vous donc que je puisse écrire, passés ces temps où, sous le chevet de Notre-Dame, je vis défiler les têtes des aristocrates qui eurent la prétention de croire qu’il leur serait loisible d’échapper à l’infernale machine du bon docteur Guillotin trônant sans relâche sur la place de la Révolution. De mon humble fenêtre, dans cette rue si chère à votre cœur depuis votre premier séjour ici, je ne pus qu’assister, impuissant, à cette acqua alta qui inonda Paris du carmin du plus cru. Point que je n’eusse goûté l’indicible plaisir de voir l’outrecuidance et la superbe de ces infarinati (clergé compris) châtiés comme il convenait mais le spectacle de certains enragés de la Montagne et de la Gironde, dont vos masques vénitiens auraient eu bien peine à dissimuler les rivalités meurtrières, affligea ma raison. Ainsi assista-t-on à l’écoeurante mise à mort des principes inscrits dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen lors de la tragédie du 9 Thermidor an II qui vit périr, dans une noble et silencieuse dignité, Robespierre et Saint-Just. Comme l’écrivit ce bon Népomucène Lemercier, il n’y eut pas de Tartuffe que dans Molière ! Je crains aussi que les fantasmes de cet impotente de marquis embastillé, ce Donatien Alphonse François de Sade, bien trop tôt sorti des geôles par l’abolition des lettres de cachet, ne jettent dans l’oubli nos œuvres, la mienne laborieusement composée au marbre par mes soins et la vôtre en mal d’édition. Je lui réserve cependant une belle controverse avec mon Anti-Justine ou les délices de l’amour sur laquelle je passe nonchalamment quelques unes de mes nuits. Concernant Mes inscripcions, j’y mis un terme depuis longtemps, comme je vous l’avais confié, même si elles ornent encore les murs des quais de l’Île Saint-Louis, du moins pour celles jetées au regard du passant. Quant à l’Histoire de ma vie, je pense que, même si j’ai tiré le premier, vous ne tarderez pas cependant à me précéder en renom.

¶ Je confie ce pli à un mien cousin, enrôlé dans l’armée de ce Bonaparte dont je ne saurais trop vous conseiller de vous méfier. 

 

Votre ami de cœur Nicolas Restif de la Bretonne

6 Floréal an V

 

* * * 

 

Gentile Signor 

Nicolas-Edme,

 

Des mois passèrent avant que je ne prisse connaissance de votre missive qui vient seulement de me parvenir à Dux.

¶ Votre fieffé Corse pille en effet la Lombardie et le Veneto. Il semble même qu’il se pique d’architecture ! Ne raconte-t-on point qu’il aurait conçu le machiavélique projet de faire raser l’église San Geminiano qui fait face à la Basilica di San Marco et qui abrite tant de peintures du Tintoret et du Veronese. Il me plait de vous rapporter ce qui court déjà sur lui dans les gazettes vénitiennes : Tutti i Corsi non sono ladroni, ma buona parte sì ! Ce ne sont plus des incisives qu’il a dans la mâchoire mais bien des sabres, et je crains pour vous que son ambition toute personnelle ne lui monte à la couronne (mon bon maitre Crébillon, fidèle s’il en fût au dictionnaire de l’Académie de 1762, m’aurait sans doute corrigé et fait écrire “à la tête”). Mais dans ce triste temps où tant de têtes tombèrent, y compris celle du Capet, je préfère désormais proscrire ce mot ! Notre carnaval s’est mué en danse macabre et notre Repubblica pleure amèrement le doux libertinage de nos anciens régimes. Notre Doge Manin fut ainsi contraint de laisser libre cours à l’envahisseur qui, dans sa frénésie de conquêtes, nous plongea dans une nuit sans lune.

¶ J’eusse aimé que nous nous rencontrassions avec ce diable d’évèque d’Autun, votre inestimable Talleyrand, qui, sitôt revenu de la lointaine Amérique, doit, comme tout bon ecclésiastique, savoir louvoyer à merci. Il est vrai que nous autres Vénitiens (et les Inquisitori de la Serenissima n’en sont qu’un pâle reflet) avons de tout temps été bercés par l’intrigue, la trahison, les faux-semblants si chers à toute bonne diplomatie. Et ce n’est pas Rome, pour une fois, qui me contredirait ! Mais je crois que lui seul saurait comment manier l’aspergès sur l’échiquier tourmenté du monde. Il nous faudrait l’alliance de deux esprits forts des deux côtés des Apennins pour nous défaire vous et moi des tyrans qui n’attendent que leur heure pour remettre pied dans l’hexagone ou dans la botte. Il me plait à rêver d’un temps où les provinces du nord et du sud s’unifieraient pour former une grande nation italienne. Mais pour cela nous aurions assurément besoin d’une main de velours dans un gant de fer ! Ne voilà pas qu’en m’échauffant je retourne, comme un gant, la célèbre maxime qui sied per sempre à notre bon Charles-Maurice. Je voulais dire, mais vous aurez, avec l’indulgence dont vous me faites la grâce eu égard à mon mauvais français, déjà corrigé : “une main de fer dans un gant de velours” !

 

Votre dévoué ami Giacomo Casanova

26 juillet 1797